Objet : demande d’une intervention auprès du premier Ministre et d’un débat parlementaire
Madame, Monsieur le député, Madame, Monsieur le sénateur,
Le
gouvernement a engagé un processus de réforme de la formation des
enseignants, dit de « mastérisation », qui a été ouvert par le
Président de la République le 2 juin dernier. Or, pour toutes les
parties prenantes (universités, par la voix des représentants des
personnels et de leurs syndicats, par celles de leurs Conseils
d’Administration et par celle de la Conférence des Présidents
d’Université, UFR et départements universitaires, IUFM, sociétés
savantes et organisations professionnelles, syndicats d’étudiants,
fédérations de parents d’élèves, etc.), s’il est normal de vouloir
améliorer la formation des maîtres, le projet gouvernemental tourne le
dos à cet objectif. Certains de ses défauts sont particulièrement
pointés :
- L’année
de formation en alternance après le concours serait supprimée sans être
compensée par une formation pré-professionnelle de qualité au cours de
la licence et du master. Les lauréats du concours devraient ainsi
assurer immédiatement un service d'enseignement aussi lourd, ou
presque, que celui d'un enseignant chevronné, sans véritable
préparation, ni accompagnement. Les difficultés des débutants déjà
remarquées dans la formation actuelle, seraient considérablement
amplifiées.
- La
place du concours de recrutement lors de l’année de master 2 (on parle
de l’admissibilité en janvier et de l’admission en juin, mais rien
n’est arrêté…) retarderait d’un an la première rémunération des
étudiants. Ce serait désormais aux familles de payer l’année d’étude à
bac + 5. Et dans le cas où un stage en responsabilité serait organisé
dans cette seconde année de master, les étudiants salariés se
retrouveraient devant ce dilemme : accepter le stage ou conserver leur
emploi.
- Aucune
mesure sérieuse n’est prévue pour empêcher la raréfaction des
recrutements de jeunes issus des milieux populaires. Certes, le
ministère s’est engagé à accorder la priorité aux étudiants en master
enseignement dans l’accès à 9 000 emplois d’assistants d’éducation.
Mais croit-il vraiment qu’ils pourraient s’investir efficacement dans
leur formation tout en assurant sérieusement leur mission dans les
établissements scolaires ?
- Alors
qu’il est logique d’inscrire la formation des enseignants dans le cadre
des masters, la seconde année du master cumulerait différentes
contraintes inconciliables : préparation à un concours difficile
(d’autant plus que le nombre de postes a été réduit), formation à la
recherche, formation professionnelle.
- Les
épreuves des concours ont été conçues sans concertation, dans la
précipitation, avec le seul objectif la réduction des coûts. Leur
conception hybride ne permet de vérifier et de garantir ni les
compétences professionnelles, ni les connaissances disciplinaires.
- Alors
que tous les grands corps de l’État ont leur école de formation
(police, magistrature, finances, santé…), l’État semble considérer que
l’éducation nationale n’est plus digne d’avoir une école pour former
ses fonctionnaires. Il se dessaisirait de cette mission. L’absence de
cadrage national et la mise en concurrence des universités
renforceraient les inégalités entre les villes, les départements et les
régions. Certaines universités pourraient certes proposer à la fois des
masters enseignement et des masters recherche, assurant ainsi leur
rayonnement national et international. Mais d’autres ne pourraient
présenter une telle diversité de formations ; elles verraient leur
attractivité diminuer et seraient rapidement déclassées.
- De
plus, l’existence des sites IUFM, généralement installés dans les
locaux des anciennes écoles normales, est menacée dans les départements
ruraux. Certes Mme Pécresse a pris des engagements lors d’une audience
accordée à l’Association des maires de villes moyennes. Mais ces
promesses sont difficilement compatibles avec l’autonomie des
universités, inscrite dans la loi. Des informations données récemment
aux personnels de divers sites (Quimper, Privas, La Roche-sur-Yon, par
exemple) semblent plutôt confirmer que leur fermeture est envisagée à
court terme.
- Actuellement,
les professeurs des écoles titulaires peuvent bénéficier d’une
formation continue parce que leurs jeunes collègues les remplacent dans
leur classe lors des stages de formation initiale. En diminuant très
fortement la durée de ces stages, le projet aurait pour conséquence une
réduction dramatique des possibilités de formation continue (elles
seraient divisées par 2 ou 3).
- Probablement
pour des justifications idéologiques, le gouvernement refuse de
reconnaître que l'organisation de la formation des maîtres nécessite
une structure académique interuniversitaire, s'appuyant sur le
potentiel et l'expertise des IUFM.
Si
ce projet était maintenu, nous irions vers une grave et durable
détérioration de la qualité du service public d’éducation, au moment où
l’Union Européenne engage les États à des investissements conséquents
pour améliorer la formation initiale et continue des enseignants.
De
surcroît, alors que cette réforme romprait le lien organique entre la
République, ses maîtres et son École, elle n’a pas fait l’objet d’une
concertation avec les parties prenantes et n’a donné lieu à aucun débat
parlementaire authentique. Or, la formation des maîtres est un enjeu
national, car définir la manière de former les enseignants, c’est
déterminer les formes que prendront l’éducation et l’instruction des
jeunes générations pendant les quarante années suivantes… Aucune
réforme de l’importance de celle-ci ne devrait pouvoir se décider sans
que la représentation nationale ait à en débattre, à indiquer des
orientations, voire à légiférer.
En
cohérence avec les doléances exprimées par les universités et leurs
présidents le 19 février dernier, nous vous demandons donc d’intervenir
auprès du Premier Ministre pour qu’il suspende cette réforme, qu’il
maintienne jusqu’en 2010 au moins les concours de recrutement dans leur
configuration actuelle et qu’il mette à profit ce délai pour organiser
la concertation et les négociations nécessaires pour concevoir, dans le
respect des parties prenantes, une réforme digne de ce nom.
Nous
vous demandons également de prendre position publiquement en faveur
d’un débat parlementaire sur ce sujet de la plus haute importance pour
l’avenir de notre société et vous saurions gré de nous faire connaître
votre accord. Permettez-nous
enfin d’attirer votre attention sur l’urgence de ce dossier. En effet,
si le ministère de l’éducation nationale lançait ce mois-ci (comme il
l’a laissé entendre) le processus réglementaire de promulgation des
nouveaux concours de recrutement, la mise en œuvre de cette réforme
serait plus difficilement réversible et cela entraînerait une nouvelle
dégradation des relations entre la communauté universitaire et le
gouvernement.
Vous
remerciant de votre intérêt pour la formation des enseignants et,
au-delà, pour l’école, veuillez croire à notre dévouement au service
public d’éducation et à nos sentiments respectueux.
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